Entretiens avec Eko Daniel Guétault


                                                        10 - Avril 1982: Maître Deshimaru nous quittait.

                     Dix ans plus tard.
        A la Gendronnière, deux cents disciples, des anciens et toujours de nombreux nouveaux, sont  aujourd'hui présents à la sesshin de printemps.
Nous sommes tous rassemblés sous les chênes centenaires, en bordure de l'espace caillouté qui délimite la cour d'accueil devant la façade nord du château. Nous nous tenons debout, derrière le godo qui dirige la cérémonie - en demi-cercle - autour du tertre herbu où se dressent les cubes de granit bleu.
              Dans son cadre, Sensei sourit.
              Encens.
              Les assistants présentent les offrandes au godo, qui les dépose sur l'autel.
              Nous psalmodions le Daihi shin Darani.
              Pendant la récitation de l'Hannya Shingyo, reprise plusieurs fois, nous défilons par quatre               devant l'autel. Devant la photo de Sensei nous nous inclinons, et déposons une pincée                    d'encens sur les charbons brûlants.
                                                                                                              

Au dojo rue Pernety.

 
        L'esprit s'agite.
       Du passé, un passé déjà lointain et brumeux - un souvenir - une image, remonte et vient crever à la surface du présent.
       Un navire. Oui, un navire! Il manœuvre pour s'approcher du quai dans le port de yokohama - c'était un certain 10 juillet de l'année 1966, au petit matin.
Sur le pont avec mes bagages, un sac à dos et une valise, j'attends. Je me sens encore chancelant, et le cœur barbouillé. La traversée de la mer du japon a été particulièrement éprouvante. Un typhon, et pendant des heures notre navire a été secoué furieusement. J'ai passé la nuit sans dormir, et je n'ai presque rien mangé depuis vingt-quatre heures.
Sur le quai, une silhouette se détache du petit groupe en costume et cravate, venu nous accueillir:
        Sensei.
  Les longues manches de son kolomo sont relevées sur les épaules, retenues par des attaches nouées entre les omoplates. Il porte un béret. Il m'expliquera plus tard que les hommes portaient des bérets dans les films français qu'il connaissait, et qu'il avait souhaitait s'harmoniser avec nous.
           Je sens son rire, chaleureux. J'entends sa voix, forte.
           Je prends une inspiration profonde.
           L'esprit se calme.
                                                                                                               


Au milieu de la nuit.

       Dans l'appartement obscur et silencieux, le téléphone a sonné. Quoi? Que se passe-t-il? Je me réveille en sursaut. Deux heures du matin!! Qui peut bien  vouloir me parler à une heure aussi tardive?
Une mauvaise plaisanterie? C'est déjà arrivé. Plus vraisemblablement une erreur. Un soir, j'avais décroché:
  - Enfin! Par tous les moyens j'ai cherché à te joindre depuis que je suis rentrée. Je tiens absolument à te prévenir........
La dame vide son sac.
Impossible de placer un seul mot.
  - Alors! Tu ne trouves rien à me répondre?
  - Mais... c'est que je ne suis pas celui que vous croyez, madame.
  - Comment! Vous n'êtes pas Philippe?
 Nous avions échangé quelques considérations banales sur les hauts et les bas de toute existence. La dame s'était calmée. Elle m'avait paru plutôt soulagée de constater que pour une fois Philippe ne saurait rien de ses inquiétudes et de ses jalousies.
 Dans l'appartement le téléphone continue de sonner. La sonnerie fait vibrer le couvercle du coffre sur lequel l'appareil est posé.
  - Allo?
J'ai aussitôt reconnu la voix, mais je n'ai pas le temps de manifester mon étonnement. J'écoute - la gorge serrée. D'abord muet de stupeur. Je reste là - debout - figé - paralysé.
  - Quand? .... Que s'est-il passé? ....
Ma voix me surprend. Une voix sourde et glacée, sans timbre. Je note l'heure.
  - Merci. C'est entendu: je monterai à Paris, après-demain samedi.
Elle a passé, me dit-elle, la soirée et la nuit à téléphoner. Elle cherche à joindre pour les prévenir, les amis de Maître Deshimaru et ses disciples les plus proches.
Mais au fait, qui donc m'a appelé cette nuit-là? Je ne m'en souviens plus.
Etait-ce Janine Monnot, alors secrétaire générale de l'A.Z.I? Ou bien Liliane, la responsable du secrétariat de l'association?
De notre conversation à deux heures du matin, j'ai tout oublié.
         De notre conversation, je n'ai retenu que trois mots.
         Les trois premiers mots:
         - Sensei est mort.
                                                                                                               

Au dojo rue Pernety.

     Ma vue se brouille.
     - Pas bouger! Pas bouger!
     - D'accord, Sensei.
Je prends une inspiration profonde et me reconcentre sur les pouces.
Du liquide lacrymal s'accumule dans le coin interne de mon œil gauche. Je sens une goutte se former et grossir au bord de la paupière. Et voilà! Elle se détache, et s'engage dans la pente abrupte entre nez et joue. Elle progresse par à-coups, millimètre par millimètre. Et chacun de ses déplacements me chatouille insupportablement. Une irrésistible envie me démange de l'essuyer et de me gratter.
     - Pas bouger!
...................
Le dojo ne désemplit pas depuis deux jours. Certains y passent la journée; d'autres l'occupent la nuit.
Kan Ji Zai..... Au mokugyo Barbara est en larmes. Elle martèle chaque syllabe sur le rythme pesant et solennel d'une marche funèbre. Nous la suivons avec une énergie farouche.
La récitation de l'Hannya Shingyo progresse avec l'inexorabilité, avec l'inéluctabilité de ces montées au bûcher, quand ni homme ni Dieu lui-même ne peut désormais détourner la victime de son fatal destin.
Le rythme s'accélère et nous emporte dans un tourbillon incantatoire. Les énergies s'unissent. Il faut repousser le maléfice! Il faut forcer le démon à nous rendre Sensei!
Au dernier coup de maillet sur le mokugyo, dans le dojo assommé par l'évidence, un temps de silence absolu. Les mains restent jointes et les têtes inclinées. Le miracle n'a pas eu lieu. Les morts ne peuvent être ramenés à la vie
Dans un temple, là-bas au Japon, une urne funéraire protège une poignée de cendres et de débris d'os calcinés.
Les voix se sont harmonisées et apaisées. La cérémonie se poursuit et s'achève dans la paix momentanément rétablie des corps et des âmes.
....................
     - Pas bouger!
La goutte s'est arrêtée à mi-parcours, bloquée par un poil, dans sa descente qui me torture. Elle commence à sécher sur place. Soudain une douleur vive et pointue, comme si on m'enfonçait une aiguille dans la peau.
La goutte diminue de volume, en tiraillant les poils duveteux qui la retiennent prisonnière. Ça me picotte. Ça me brûle. Le supplice est intolérable.
Je ne bougerai pas, Sensei. C'est en ce moment le seul hommage que je puis vous rendre.
....................
Je redresse mon dos. Je pousse le ciel avec la tête. Je reprends conscience de mes pouces, toujours horizontaux, mais trop fortement pressés l'un contre l'autre.
      Une voix s'éloigne et s'affaiblit.
      Un visage pâlit et s'évanouit.
      Une larme sèche.
      Un nuage a traversé le ciel.
      L'esprit se calme.
      Le monde redevient calme.

 
  Avril 1982 - A l'aéroport d'Orly. Maître Deshimaru attend l'avion qui va l'emmener à tokyo.
 
        
                                          Avril 1982 - A Orly.        - Good bye! Sensei.


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