Entretiens avec Eko Daniel Guétault

                         11-Kroan
                 
                   - Ha! Ha! Ha! Ha! Ha!
   Maître Deshimaru éclate de rire. Un rire énorme, léonin. Un vrai rugissement qui dure, qui dure, qui se prolonge..... qui n'en finit pas.
   Je me sens soudain mal à l'aise, car ce n'est pas du tout la réaction que j'escomptais. Je m'attendais, comme d'habitude, à une solide poignée de main. Avec peut-être -vu les circonstances- et comme l'avaient fait jusqu'ici les amis à qui j'avais annoncé la nouvelle, avec peut-être en plus les félicitations d'usage et quelques mots d'encouragement: " good....good!".
   Je prends ce rire en pleine figure. Comme une gifle. Surpris à contre-pied, je reste debout, immobile. J'attends.... quoi au fait? Eh bien.... il ne se passe rien. Sensei garde les mains posées à plat sur la table. Il s'est penché  en avant légèrement et ne me quitte pas des yeux. Sur mon visage il peut lire une interrogation, l'étonnement, mon désarroi.
   Je suis perplexe, déstabilisé. Je voudrais parler, dire quelque chose, n'importe quoi, simplement pour rétablir la communication entre lui et moi.
Me voilà muet. Le doute m'envahit. Qu'ai-je bien pu faire pour mériter un accueil aussi déconcertant? Je ne comprends pas. Pas encore. J'ai l'impression maintenant que ce n'est plus seulement la table qui nous sépare, mais un mur. Un mur invisible, un mur d'une épaisseur infinie devant lequel je reste paralysé et impuissant.
   Sensei ne rit plus. Il ne cesse pas de me fixer intensément, droit dans les yeux, sans prononcer une seule parole.
   Je sens sa force! Je sens sa formidable énergie! Je suis bousculé.... ébranlé profondément.
   Je m'écarte, à regret.
   Il faut bien que je laisse la place!
  Déjà Sensei accueille un nouvel arrivant derrière moi avec des attentions toutes particulières. Il lui serre la main. Il lui prend le bras. Il l'embrasse. Il lui souhaite un bon séjour à la Gendronnière et un bon zazen.
   Mon malaise s'accroît d'autant parce que, je le sais, c'est la suite, c'est la fin. Cette démonstration exubérante d'amitié s'adresse aussi à moi, indirectement. Sensei enfonce le clou.
   Pourquoi suis-je encore planté là? Qu'est-ce que j'espère encore? Un geste? Un mot? Sensei ne regarde même plus de mon côté. On me pousse.
     Trop tard!
         

    J'étais pourtant venu à la Gendronnière cet été-là avec de bonnes résolutions. Résolutions....bonnes - mais tardives, il est vrai.
   De mon point de vue, je ne manquais pas d'excuses. J'avais accepté pour diverses raisons -toutes parfaitement défendables bien sûr- de participer aux élections municipales programmées la même année au printemps, et de figurer sur une: "Liste d'action pour la protection de l'environnement". C'était, pensais-je, le bon moyen de reprendre pied dans la petite commune où j'étais né, et, où vivait une partie de ma famille proche.
  J'avais été élu.
  J'en étais satisfait. J'avais, selon la formule consacrée, "obtenu la confiance de mes concitoyens" avec un pourcentage de voix à rendre jaloux un professionnel de la politique.
   Mais pendant toute cette période et dès le début de mon mandat, j'avais cessé de fréquenter le dojo rue Pernéty. Paris? Soudain trop loin. Et puis, j'étais trop occupé.
   La sesshin de printemps? J'avais noté les dates dans mon agenda. Mais je ne m'étais pas inscrit à cause de la campagne électorale. J'avais la tête ailleurs: composer des affiches et rencontrer les imprimeurs, organiser des réunions, discuter avec les voisins, distribuer des tracts. Ah! La distribution des tracts! Quel casse-tête quand la nuit est tombée et que les boîtes à lettres se cachent dans des touffes de lierre grimpant. La sesshin? Vous l'avez compris, elle m'était complètement sortie de l'esprit.
   En juin, j'avais reçu un coup de téléphone de la secrétaire de Sensei:
 - Allo: Daniel? Tu ne montes plus à Paris? Sensei me demande de tes nouvelles. Il veut absolument te voir cet été à la Gendronnière.
 - Cet été!.... c'est que....
C'est que mes responsabilités municipales nouvelles m'obligeaient à être présent aux fêtes du 14 juillet. Ensuite.... nous avions prévu une randonnée pédestre.
 - Dis à Sensei que je compte m'inscrire à la dernière sesshin.
J'avais manqué les cinq premières journées de préparation. Je m'étais installé dans l'après-midi, pour la sesshin seulement. Dans le hall d'entée du château, j'avais rencontré janine Monnot et nous avions bavardé un moment.
Au réfectoire, le dîner se terminait. Sensei, souriant et détendu, demanda aux personnes arrivées dans la journée de se présenter.
 C'était mon tour. Janine se pencha vers Sensei avec un grand sourire:
 - Daniel.... content.... conseiller municipal!
Sensei se tourna d'un bloc du côté de Janine. Son visage s'était brusquement fermé.
 - WHAT???
 - Daniel.... content, pleased.... élections... very good!
C'est alors que Maître Deshimaru éclata de rire. Un rire qui retentit encore dans mes oreilles. Son regard me cloua sur place. Un regard que je n'oublierais jamais.
    -Ha! Ha! Ha! Ha! Ha!
                 

 Kroa! Kroa! Kroa! Kroa!
Ainsi s'esclaffa le corbeau quand parut dans la vallée profonde le vieil homme en kesa violet.

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