Avril 1982 - Maître Deshimaru nous quittait

            Dix ans plus tard.
      A la Gendronnière, deux cents disciples, des anciens et toujours de nombreux nouveaux, sont aujourd'hui présents à la seshhin de printemps.
    Nous sommes tous rassemblés sous les chênes centenaires, en bordure de l'espace caillouté qui délimite la cour d'accueil devant la façade nord du château. Nous nous tenons debout derrière le godo qui dirige la cérémonie, en demi-cercle, autour du tertre herbu où se dressent les cubes de granit bleu.
          Dans son cadre, Sensei sourit.
          Encens.
          Les assistants présentent les offrandes au godo, qui les dépose sur l'autel.
          Nous psalmodions le Daihi Shin Darani.
          Pendant la récitation de l'Hannya  Shingyo, reprise plusieurs fois, nous      
          défilons par quatre devant l'autel. Devant la photo de Sensei nous nous
          inclinons, et déposons une pincée d'encens sur les charbons brûlants.

              Au dojo rue Pernety.
      L'esprit s'agite.
    Du passé, un passé déjà lointain et brumeux, un souvenir, une image, remonte
et vient crever à la surface du présent.
    Un navire. Oui, un navire ! Il manœuvre pour s'approher du quai dans le port de Yokohama, c'était un certain 10 juillet de l'année 1966, au petit matin.
    Sur le port avec mes bagages, un sac à dos et une valise, j'attends. Je me sens encore chancelant, et le cœur barbouillé. La traversée de la mer du japon a été particulièrement éprouvante. Un typhon, et pendant des heures notre navire a été secoué furieusement. J'ai passé la nuit sans dormir, et je n'ai presque rien mangé depuis vingt-quatre heures.  
    Sur le quai, une silhouette se détache du petit groupe en costume et cravate, venu nous accueillir.
          Sensei.
    Les longues manches de son kolomo sont relevées sur les épaules, retenues par des attaches nouées entre les omoplates. Il porte un béret. Il m'expliquera plus tard que les hommes portaient un béret dans les films français qu'il connaissait, et qu'il avait souhaitait s'harmoniser avec nous.
           Je sens son rire, chaleureux, j'entends sa voix, forte.
           Je prends une inspiration profonde.
           L'esprit se calme.
                                                                                     Suite
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