Kroan


      - Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha !
     Maître Deshimaru éclate de rire. Un rire énorme, léonin. Un vrai rugissement qui dure, qui dure, qui se prolonge .... qui n'en finit pas.
  Je me sens soudain mal à l'aise, car ce n'est pas du tout la réaction que j'escomptais. Je m'attendais, comme d'habitude, à une solide poignée de main, avec peut-être - vu les circonstances - et comme l'avaient fait jusqu'ici les amis à qui j'avais annoncé la nouvelle, avec peut-être en plus les félicitations d'usage et quelques mots d'encouragement "good....good".
   Je prends ce rire en pleine figure. Comme une gifle. Surpris à contre-pied. Je reste debout, immobile. J'attends .... quoi au fait ? Eh bien .... il ne se passe rien. Sensei garde les mains posées à plat sur la table. Il s'est penché en avant légèrement et ne me quitte pas des yeux. Sur mon visage il peut lire une interrogation, l'étonnement, mon désarroi.
   Je suis perplexe, déstabilisé. Je voudrais parler, dire quelque chose, n'importe quoi, simplement pour rétablir la communication entre lui et moi.
    Me voilà muet. Le doute m'envahit. Qu'ai-je donc bien pu faire  pour mériter un accueil aussi déconcertant ? Je ne comprends pas. Pas encore. J'ai l'impression maintenant que ce n'est plus seulement la table qui nous sépare, mais un mur. Un mur invisible, un mur d'une épaisseur infinie devant lequel je reste paralysé et impuissant.
    Sensei ne rit plus. Il ne cesse de me fixer intensément, droit dans les yeux, sans prononcer une seule parole.
     Je sens sa force ! Je sens sa formidable énergie ! Je suis bousculé .... ébranlé profondément
    Je m'écarte, à regret.
    Il faut bien que je laisse la place.
    Déjà Sensei accueille un nouvel arrivant derrière moi avec des attentions toutes
particulières. Il lui serre la main. Il lui prend le bras. Il l'embrasse. Il lui souhaite un bon séjour à la Gendronnière et un bon zazen.
    Mon malaise s'accroît d'autant, parce que je le sais, c'est la suite, c'est la fin. Cette démontration exubérante s'adresse aussi à moi, indirectement. Sensei enfonce le clou.
     Pourquoi suis-je encore planté là ? Qu'est-ce que j'espère encore ? Un geste ? Un mot ? Sensei ne regarde même plus de mon côté. On me pousse.
     Trop tard !

                                                                                            Suite
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