Juste un disciple

     « Je n’ai pas peur de la mort » d’une voix tranquille Daniel parle et un disciple écoute. Ils sont assis côte à côte sur le bord du lit à la maison de retraite des Dames Blanches de Tours, à une encablure de la Loire. Le disciple ne sait pas encore, que c’est le dernier enseignement qu’il reçoit ou plutôt l’avant dernier. Le dernier étant, peut-être, les heures passées dans le froid glacial de la chambre mortuaire au pied du cercueil en zazen. En effet, ultime cadeau, Daniel a offert à ses disciples, cette antique pratique décrite dans les sutras du Bouddha, la grande observation de l’impermanence avançant comme une irrémédiable dessinatrice recolorant de sa palette multicolore le corps du défunt. « please continue zazen ». Daniel c’est le Sandokaï incarné. Son enseignement retombait toujours sur le ballet incessant de : l’ombre et la clarté, le yin et le yang, le pied droit et le pied gauche, la face et le dos, la sesshin religieuse et la vie quotidienne laïque... Cette réalité apparente des phénomènes enchaînés dans l’inextricable dualité. « shiki soku ze ku, ku soku ze shiki ». Le mirage, le miroir, le mouroir du vide. Ce n’était pas une philosophie, surtout pas un discours, encore moins une croyance, non, une expérience vécue à travers ce qu’il avait réalisé des enseignements de ses maîtres. Georges Oshawa fut le premier. De retour de la guerre d’Algérie en 1958 il avait reçu un choc. Une semaine de riz complet et, fini les troubles dus aux années d’internat, d’école normale et de caserne. « On est ce que l’on mange. » C’est au plus profond de son corps que le changement avait commencé, discrètement, obscurément, dans les replis délicats d’un intestin malade.
    Puis est venu un deuxième choc, conséquence bien involontaire du premier, la rencontre au Japon en juillet 1966 de Taisen Deshimaru. Celui-ci avait été chargé par Oshawa, avant sa mort, d’accueillir des adeptes de la macrobiotique venus du monde entier pour une rencontre pacifiste au pays des deux bombes atomiques. Le coup de foudre entre le maître et le disciple. Grâce à l’invitation de quelques occidentaux, inlassablement zazen allait être transmis jusqu’aux derniers instants à l’exemple du Bouddha Sakyamuni à une France ignorante du « vrai zen ». La découverte d’une grande tradition, la spiritualité toujours vivante, exposée avec originalité par un guerrier de l’éveil, un Bodhidharma des temps modernes.
    Daniel a accompli sa synthèse de ses chocs, il disait toujours face aux koans, «Il ne faut pas trouver la solution, mais, sa solution ». Avec rigueur et bienveillance il a commencé à transmettre à ceux qui acceptaient patiemment de suivre ce hussard de la république enraciné dans sa terre de Touraine.

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