Juste un disciple (suite)

     Un instituteur devenu professeur d’Anglais et premier traducteur de «Senséi». Mais pour rencontrer vraiment Maître Eko, il fallait plonger à main nues dans les orties. Accepter le tempo lent du campagnard qui parle à la vitesse de croissances des plantes sauvages. Partager des heures, le labeur du tenzo, côte contre côte, en silence, en oubliant à qui sont ces quatre mains imbriquées dans la coupe d’un potimarron, dans la récolte des fruits du jardin ou la réalisation d’une soupe de riz complet. S’oublier soi-même, devenir juste le geste, l’attention. La tension juste. Un slogan répété de Daniel : « De la région, de la saison ». De la région, il l’a toujours été, celle qui avait fait dire en 1967 à Maître Deshimaru découvrant la Loire du haut de la terrasse du château d’Amboise : «Good for zazen».
       De la saison, il l’aura été se retrouvant à l’instant exact où la rencontre devait se produire, inconsciemment, naturellement. L’humilité par l’exemple. Daniel a reçu le premier rakusu offert par Maître Deshimaru en 1966 à Tôkyô, et il lui a été volé au retour du premier camp d’été ainsi que toutes ses affaires. « C’est aussi bien, j’en aurais peut-être tiré de l’orgueil ». Le disciple en doute, tant il a pu vérifier la capacité de résistance à ce poison. Dans une discussion, plus l’interlocuteur était prétentieux plus Daniel passait pour un imbécile, le plouc du village, « lou ravi » de la crèche provençale. Et le dos tourné, pas un commentaire, jamais une raillerie, simplement une absence, comme s’il ne s’était rien passé. A celui qui lui expliquait ishiryo il disait comme Bodhidharma « je ne sais pas ». En effet lui savait «JE ne peux pas savoir». Aussi, sans se faire remarquer, humblement, Daniel Taikan Eko a laissé sa vieille charrette aux jointures usées disparaître silencieusement. Avant que l’auteur de ces lignes participe à la semaine de Rohatsu, à la Gendronnière, il lui avait confié ses livres précieux en anglais pour la bibliothèque au-dessus du petit dojo, comme ça l'air de rien.  Il a ensuite profité de notre absence pendant trois semaines pour consciencieusement tout arrêter avec patience, méticuleusement, en douce. Evitant les effusions sentimentales. Il a laissé l’huile de la lampe se consumer, sans une demande, sans une plainte. Dernière coquetterie toutefois, il a attendu notre retour. A trois heures trente, lundi 22 janvier 2018, un sursaut inhabituel en pleine nuit, le disciple prend un petit livre de Georges Oshawa que Daniel lui a confié et qu’il n’a pas encore lu, il l’ouvre en attendant zazen. Juste un signe ? A la fin du livre le téléphone a sonné. Etant né le 29 février 1932 il aura eu quatre fois moins d’anniversaires, difficile de faire mieux.
       Merci mon ami de bien.
                                                                                          Suite
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