Pour Daniel


    Comment exister sans apparaître ? Se demande le vieux moine. Il a toujours contemplé les fleurs des champs dont il ressent la délicate splendeur. Il a cultivé une fine attention et sait reconnaître les plantes amies, nourricières ou hostiles. Sa présence aiguisée et sa grande douceur font de sa marche lente un rite, et sa robe noire flotte entre les parfums des fruits. Pourtant lorsqu’on approche, il semble plus sauvage et son apparence est celle d’un pot de terre cuite, rustique et terni par l’usage. On ne peut oublier sa présence, pourtant silencieuse et simple. Aucune ombre, nulle lumière particulière n’émane de lui lorsqu’il médite face au mur. On croit voir une montagne de grès, érigée et solide, et on entend le grondement sourd de sa respiration. Il porte en lui le silence des profondeurs de l’océan, un terrien au cœur mouvant, une grotte traversée de rivières invisibles. Sa présence est un mystère, on pourrait le croire éteint, mais dans ses yeux transparaît la vivacité reposée des félins.  Il n’a pas pris soin de se raser la tête.   
   Quelques cheveux épars et fins dévalent la colline de son crâne. L’essentiel de sa pilosité s’est rassemblé dans les oreilles où ils forment des touffes buissonnantes et au dessus des yeux. Ses cils sont longs et épais comme la moustache d’un chat. Ils semblent s’embraser, épris d’une constante surprise ou bien le résultat d’une explosion figée. Ils couronnent un regard noisette, d’une douceur infinie, plissé par le sourire des humbles lorsqu’ils contemplent avec satisfaction la terre travaillée en un jour. Son visage est buriné par le soleil et le vent, une vie des champs et des vergers, le rythme harmonieux des saisons. Et ses pommettes lisses et brillantes lui donnent l’aspect d’une pomme saine, de ces espèces locales que les amateurs de biodiversité regardent comme des perles issues de la mémoire des hommes. Ses mains, bien sur, courtes et noueuses disent le jardinier.
    Comment apparaître sans exister ? Se demande le moine, et il laisse infuser la question au long des jours et des nuits. La lenteur de ses pas, la rareté des paroles, le choix des histoires qu’il raconte aux novices, pour les détendre ou pour les enseigner, tout ce qui vient de lui est empli de silence et rend sensible ce qui l’entoure. Il ne prend pas le centre, il le traverse et laisse derrière lui un parfum. Le fumet de ses paroles, sa silhouette trapue, le bruissement discret de sa robe et l’éclat furtif de ses chaussures cirées. A cette heure de l’aube, il va vers la cuisine qu’il dirige depuis toujours. Sa façon si précise de couper les légumes, de préparer les émulsions, de combiner les saveurs est connue de tous et on redoute, non pas l’homme, dont on apprécie la patience, mais l’effort d’attention qu’il nous faudra fournir pour accomplir des taches humbles, celles que d’ordinaire, on expédie au registre des contraintes.
                                                                                             Suite
                                                                                 8