Entretiens avec Eko Daniel Guétault


                                                 9 - Les certificats
                           
          Pendant des années, Maître Deshimaru a décerné des certificats. Une manière de reconnaître les efforts patients et la fidélité de ses disciples les plus proches. Une manière aussi d'accueillir les nouveaux venus, de leur donner une place dans la sangha, et de nous encourager tous à persévérer dans notre étude et dans notre pratique.
     Le mot "certificat", dans les années 60, me rappelait encore le certificat d'études primaires. Le diplôme qui sanctionnait pour la vie un bon niveau de connaissances, en calcul et en français en particulier. Le diplôme qui ouvrait la porte à l'apprentissage d'un métier.
J'ai gardé dans mes archives familiales celui que ma grand-mère avait obtenu -c'était en 1899, elle n'avait que treize ans. Elle en était fière, à juste titre. C'était la preuve que son esprit s'était ouvert dans l'espace - avec la géographie, dans le temps -avec l'histoire, et qu'elle était tout à fait capable de tenir les comptes de la ferme -sans l'aide d'un ordinateur, et d'écrire une lettre -sans fautes d'orthographe.
  Le certificat, c'était encore et c'est encore le diplôme qu'il faut conserver précieusement parce que sur lui reposent considération, activités et responsabilités professionnelles  
                                              
   
  Mon premier "certificat d'étude du zen", je vous l'ai dèjà montré. Le revoici:

                                Certificat d'étude de zazen.
                                       Zen orthodoxe.
   Je soussigné, DESHIMARU, héritier spirituel du grand Maître zéniste SAWAKI,       , secrétaire général des premiers jeux olympiques spirituels internationaux du Japon (juillet et août 1966) decerne (décerné) à Daniel Guétault.
 Tokyo, le 26 auôt 1966.
                                              
         Zen orthodoxe
    Que peut-on, que faut-il entendre par "zen orthodoxe"?
Dans un article paru en avril 1967 dans la revue macrobiotique "yin-yang", Maître Deshimaru nous en donne une définition: "Le pur zen orthodoxe est sans intention, sans but. Ce zen est simple, et libre".
    Rappel important, nécessaire, puisque: "Toutes les religions finissent par tomber dans le commerce, l'orgueil dominateur, le spectacle, l'apparat, l'ostentation. La pratique est oubliée, et ne restent plus que les paroles,.... discours intellectuels et raisonnements habiles. Elles tombent également dans le dogmatisme, l'égoïsme, l'ambition, l'ascétisme -qui valorise la souffrance".
        Rappel important puisque: "Le zen lui aussi a pris de nombreuses formes erronées", alors que, Maître Deshimaru insiste sur ce point, "Le véritable zen, c'est le zen de rien". "C'est seulement s'asseoir".
   M'asseoir? C'est ce que j'avais fait au cours de cet été 1966, chaque matin, pendant six semaines, en m'appliquant à suivre les instructions que Maître Deshimaru nous donnait.
                                               
       Des certificats - J'en ai reçu d'autres, avec le grade de : Professeur. Devant les "assistants", classés en trois catégories, trois, deux et un.
       Le brusc - 1969 - Professeur 3° classe. L'esprit s'agite. L'esprit du randonneur sûr d'avoir bien suivi le chemin qu'on lui a indiqué, qui a supporté les griffures des buissons épineux dans les passages étroits, qui a gardé l'équilibre dans les sentiers rocailleux bien que lourdement équipé, et qui découvre soudain devant lui un vaste plateau aux frontières noyées dans la brume, alors qu'il se croyait proche de ce sommet mystérieux que décrivent les sutras et qu'évoquent les maîtres.
Mon esprit s'agite. Mais je ne me laisse pas envahir par le doute. Je ne me sens pas découragé. J'ai toujours confiance en Maître Deshimaru et dans son enseignement, mais...! mais je me rends compte soudain qu'il est vain de vouloir mesurer le chemin parcouru, et de vouloir mesurer le chemin à parcourir encore. Eh oui! cesse donc de te poser toutes ces questions inutiles! et continue de te concentrer de ton mieux, maintenant, là où tu es.
Les années se suivent. Je ne compte plus les sesshins. Professeur 3, professeur 2, professeur 1.
Vice-maître 3. L'esprit reste calme.
                                               
         Poème
   Grimper, grimper toujours, sans jamais atteindre le sommet.
   Marquer un arrêt, c'est reculer.
   Grimper et à chaque pas découvrir vastes plaines et vallées profondes.
                                                
      J'ai gardé le souvenir d'une sesshin en particulier, à Lodève, dans le département de l'Hérault.
  Avant de repartir, chacun de son côté, nous nous étions rassemblés une dernière fois dans la salle qui avait été notre dojo pendant tout l'été. Zazen se terminait. Coup de cloche. Nous pivotons sur nos zafous. Maître Deshimaru va nous remettre nos certificats. Sur une table basse, des feuilles. Murielle, la secrétaire les prend une par une, les passe à Sensei, qui appelle le lauréat.        
Les assistants d'abord, trois, deux, un. Ensuite les professeurs. Pour terminer quelques distinctions particulières.
La cérémonie ne manque pas d'intérêt. Un sourire à peine dissimulé? Un clin d'oeil aux copains? Ah! celui-là est monté en grade. Il a dû passer de l'échelon 3 à l'échelon 2. Une mine plus réservée? Tiens! celui-là n'a pas bougé. Un visage qui se ferme? oh!oh! je suis prêt à parier que celui-là a reculé d'un cran. Il réapparait après s'être fait quelques temps oublier.
La distribution est terminée. On se prépare à quitter la salle, mais - Maître Deshimaru restait assis immobile, sans un mot. Le silence fut bientôt total. Sensei demanda alors à Alain Cassan de faire entrer son chien, un bon gros toutou, qui n'avait manqué aucun zazen pendant toute la sesshin, somnolent sur le tapis à l'entrée du dojo, en attendant son maître, avec une infinie patience.
Vous devinez la suite? Maître Deshimaru lui-même accrocha le carton, le certificat resté sur la table, au collier du chien, en le félicitant d'avoir donné un si bon exemple de modestie et de persévérance. Le chien remua la queue en signe de satisfaction, baissa la tête pour remercier, et se retourna vers nous tous.
Quelques-uns rient, ils croient à une bonne plaisanterie. D'autres restent figés, soudain bousculés dans leurs convictions, précipités au pied de la montagne, alors qu'ils se croyaient en bon chemin.
                            
                          A Lodève. Aux pieds de Maître Deshimaru, au premier rang,
                           vous le reconnaissez .... le chien de Alain.
   
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