Entretiens avec Eko Daniel Guétault


            3-Naturel
 
   Une dame un jour vint sonner à la porte de Maître Deshimaru.
 A cette époque, Sensei occupait trois pièces dans un immeuble de construction relativement récente, rue Pernéty, tout près de la station de métro du même nom, dans le 14ème arrondissement de Paris.
 La rue Pernéty était encore une rue de quartier, bordée sur un côté de bâtiments anciens haut de trois ou quatre étages, une rue populaire et animée dans la journée.
  Nous avons entendu sonner et quelqu'un a demandé:
 - Puis-je rencontrer le maître?
 Dans l'entrée étroite, habitués ou visiteurs de passage, nous étions tous invités à nous déchausser.
Nous pensions en général à ranger nos chaussures, à bien les aligner les unes à côté des autres, la pointe contre le bas du mur. Murielle la secrétaire veillait à ce que la consigne soit respectée. Mais en fin de semaine, certains samedis le soir, la situation échappait à toute règle. Les imperméables fourrés, les anoraks et les lainages étaient accrochés aux portemanteaux, tant bien que mal, les uns par dessus les autres, et menaçaient à tout instant de glisser pêle-mêle dans le passage. Sur le paillasson les souliers et les bottines s'entassaient en désordre.
 - NOT concentrés!
 Au ton de sensei il apparaissait clairement que notre éducation présentait de sérieuses lacunes.
 La salle de séjour était la pièce la plus grande de l'appartement. L'aménagement en était sobre, mais sans austérité ostentatoire. Un canapé à trois places, au velours un peu râpé, où l'on pouvait s'asseoir quatre et même cinq en se serrant bien quand les sièges venaient à manquer. Des éléments de rangement et quelques chaises, apportés par des disciples, complétaient de bric et de broc l'ameublement.
 Murielle fit entrer la visiteuse.
 Son entrée ne passa pas inaperçue. De fait il aurait été bien difficile de ne pas remarquer cette dame immédiatement. D'une taille plutôt en-dessous de la moyenne, elle avait été pourvue par la nature d'une poitrine hors du commun: forte, généreuse, débordante. Et justement......
 - Sensei! Je suis dans l'embarras. Ma poitrine me gêne. Pendant kinhin, je ne sais pas comment placer mes mains. Est-ce que je dois les mettre dessus, dessous ou devant?
 Maître Deshimaru la fixa droit dans les yeux et répondit sans hésiter par un geste tranchant de la main:
 - Cut!
 - ..... ? La dame recula d'un pas.
 - Couper! traduisit la secrétaire.
 - Couper? Mais .... couper quoi?
 - Vos seins!
 - Comme monsieur! confirma Sensei.
 Loi des séries? Simple coïncidence? Un monsieur avait demandé lui aussi à rencontrer Sensei la semaine précédente. Son esprit s'agitait, dansait, gesticulait comme un beau diable dès qu'il prenait place dans le dojo sur son zafou. Le malheureux. Il doutait, il s'inquiétait, il s'interrogeait:
 - Ma posture est-elle correcte? Mes jambes? Mes bras? Et mes mains!!!
Bref, il avait lui aussi un problème.
Pour être plus précis, il avait des testicules si gros, si volumineux et un sexe si long, si encombrant qu'il se demandait à chaque zazen comment placer ses mains.
 - Sensei! Je suis dans l'embarras. Pendant zazen, est-ce que je dois mettre mes mains dessus, dessous, ou devant?
 Maître Deshimaru l'avait regardé droit dans les yeux et lui avait répondu sans hésiter par un geste tranchant de la main:
 - Cut!

  Et alors?
 Chacun dans le dojo penche selon son karma: au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, ailleurs. Hommes et femmes sont différents. Ils doivent trouver une solution à des problèmes différents. Nous sommes tous différents les uns des autres.
 Mais pour tout le monde dans le dojo l'enseignement et la pratique sont les mêmes. Pousser la terre avec les genoux. Pousser le ciel avec la tête. Se concentrer sur la posture. Inutile de penser aux seins et au sexe.
 Sensei mit fin à l'explication:
 - No problem! As you can! NATUREL.

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