Entretiens avec Eko Daniel Guétault

   
                    
                                            6- Avec Maître Deshimaru, nos premiers pas.
                                              
- Première rencontre
                                              - Relation entre Georges Ohsawa et Maître Deshimaru
                                              - Photos de Maître Deshimaru et Georges Ohsawa
                                              - 1966 - Notre premier zazen
                                              - Photos du temple de Teisho-ji
                                              - Juillet 1966 - Le kyosaku. Un choc!
                                              - Août 1966 - Mondo
                                              - 1966 - Bodhisattva
                                                                                                                        
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Première rencontre
      La première fois que j'ai vu Maître Deshimaru - je le revois encore - c'est en arrivant au Japon, sur un quai dans le port de Yokohama.
 - Au Japon? quel était le but d'un tel voyage?
 - Je faisais partie d'un groupe de macrobiotiques, des Français en majorité, parisiens et provinciaux,
mais aussi des Belges, des Allemands et des Suisses, et même une Suédoise. Nous devions participer  aux Jeux Olympiques spirituels et culturels, un congrès macrobiotique international, dont Georges Ohsawa avait pris l'initiative l'année précédente. Au programme, des réceptions officielles à Tokyo et dans plusieurs autres grandes villes, des déplacements et des visites touristiques, et naturellement des rencontres avec des groupes macrobiotiques locaux.
  De Paris, nous avions pris le train pour Bruxelles. A Bruxelles, un  avion pour Moscou, et de Moscou un autre avion pour Khabarovsk. Toute la nuit nous avons survolé la Sibérie, une zone obscure, des forêts, avec par endroits une tâche ou un ruban plus clair- lac ou fleuve. Et là-bas à l'horizon, une lumière orangée intense, le soleil qui à aucun moment ne disparut complètement.
Et puis encore, le train jusqu'à Nakhodka, en compagnie de dames de service solidement charpentées qui, mine de rien, nous tenaient à l'œil, en particulier aux arrêts dans les gares.
La traversée de la mer du Japon a été pour moi une épreuve redoutable. Notre navire a été accroché par la queue d'un typhon. Le mal de mer (je n'ai pas été le seul à en souffrir), le dégoût de toute nourriture, la difficulté de garder dans les coursives un équilibre précaire. Bref, je suis arrivé à Yokohama l'estomac complètement vide, et épuisé par une nuit sans sommeil.
  Du bord du navire, alors que nous nous préparions à descendre, j'ai vu sur le quai au pied de la passerelle, un groupe de Japonais qui nous attendaient. J'ai bien sûr reconnu Mme Lima Ohsawa. Autour d'elle, des messieurs en cravate et costume sombre, et - impossible de ne pas le remarquer - un costaud tout en noir et blanc, les manches relevées sur les épaules. Qui cela pouvait-il bien être? - Un moine zen, me souffla-t-on dans l'oreille.
  C'était Maître Deshimaru. C'est la première vision que j'ai eue de lui.
  C'était en 1966, au début du mois de juillet.
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Certains parmi vous se demandent probablement quelle pouvait bien être la relation entre Georges Ohsawa et Maître Deshimaru.
Ils se connaissaient et s'estimaient. "J'étais très ami avec Ohsawa, le fondateur de la macrobiotique", nous confirme Maître Deshimaru dans sa conférence de presse du 16 février 1981 avec le Professeur Paul Chauchard.
Dans son "Autobiographie d'un moine zen", Maître Deshimaru écrit: "En 1966, je m'occupais du dojo de Yoyogi à Tokyo, lorsqu'un jour on me demanda de servir de guide à un groupe macrobiotique européen venu au Japon". Guide? - guide spirituel. C'est du moins de cette façon que les choses se sont passées, si bien passées même que le groupe des parisiens n'a pas hésité à l'inviter à Paris.
"C'est à cette occasion que je fus invité en France par un groupe. En juillet l'année suivante, je me séparai de ma famille pour prendre le bateau à Yokohama, puis le transsibérien jusqu'à Paris."
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       15 juillet 1966  - Tokyo.
  Maître Deshimaru à l'ouverture       officielle des jeux
.
 Georges Oshawa (1893-24 avril 1966).
 1965 - Au camp d'été à Port Manech.
     
                 

                  
   
                                
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    1966 - Notre premier zazen
           
           
Dans son introduction au zen, deux jours plus tôt, Maître Deshimaru avait fait référence à Dogen (dont j'entendais parler pour la première fois) et nous avait proposé de le rencontrer un matin, pour faire zazen. Pour méditer en croisant les jambes. Comme l'avait enseigné le Bouddha à ses disciples. Et, coïncidence et faux hasard, comme avait commencé à nous le montrer l'année précédente - en 1965, au camp d'été macrobiotique à Port Manech - Georges Ohsawa et Mme Lima.

         
              Juillet 1966. Cette photo a été prise dans le temple de Teisho-ji.

   Nous nous sommes réveillés en avance sur le programme de la journée. Sacs de voyage et valises ont été repoussés contre le mur, et les couvertures entassées dans un coin. Maître Deshimaru? vous ne le voyez pas, mais il est avec nous. Nous suivons ses instructions.
Chacun d'abord s'assied comme il le peut. Les corps manquent de souplesse à cinq heures du matin! Les genoux et les chevilles deviennent vite douloureux. A cette époque, je suivais des cours de yoga, et je n'ai pas trop de peine à m'asseoir en demi-lotus. Mes voisins ne réussissent pas tous à poser leurs genoux sur le tatami, alors les dos s'arrondissent et les têtes penchent en avant.
 - Vous n'aviez pas de zafous?
 - Des zafous? Vous me parlez de ces coussins ronds et noirs qu'on trouve maintenant dans tous les dojos? Eh bien non, nous n'en avions pas. Nous en ignorions même l'existence. Pour ma part, je n'ai commencé à m'asseoir sur un zafou que deux ans plus tard. Sur un zafou que m'offrit Yvonne T., une amie macrobiotique, couturière professionnelle d'une remarquable habileté.
Ce matin là, nous nous sommes donc contentés de plier en deux, ou en quatre, les nattes épaisses sur lesquelles nous avions dormi. Des nattes confortables et moelleuses, trop même, et nous nous retrouvons vite les fesses au ras du sol. Dès ce moment, j'ai constaté qu'il était possible, mais pas facile, de garder le dos droit sans bouger.
  - Je constate également que vous ne portez pas de kolomos!
  - Notre tenue vestimentaire vous intrigue. Vous ne comprenez pas qu'on nous permette de pratiquer zazen , en caleçon, en maillot de corps, ou en robe de chambre. Eh bien voilà, contrairement à ce que vous pensez, ce n'était pas ce jour-là le plus important.
Mon premier kolomo, je l'ai porté deux ans plus tard également. C'est Mme Pérusat-stork, première nonne ordonnée par Maître Deshimaru, qui me l'a cousu.
Maître Deshimaru nous observe. Nous sommes pleins de bonne volonté. Par notre présence et par nos questions, nous montrons notre intérêt pour son enseignement. C'était ce matin-là pour Maître Deshimaru, certainement, la seule chose qui importait.
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                                             Le temple de Teisho-ji  ( Photos prises en 1970)
   
     Retour en haut de page           Juillet 1966 - Le kyosaku. Un choc!  

      Deux semaines plus tard, après ce premier zazen dans le temple de Teisho-ji, nous étions de retour à Tokyo, hébergé dans un autre temple - dont j'ai oublié le nom. Au lever du jour, comme nous en avions déjà pris l'habitude, nous avons repoussé valises et vêtements contre le mur et plié en quatre les nattes sur lesquelles nous avions dormi.
  Ce matin-là, Maître Deshimaru avait demandé à un jeune moine de diriger la séance de zazen à sa place. Nous nous sommes donc assis bien en ligne, à la même distance les uns des autres, comme Sensei nous le demandait. Mais - il faut bien le reconnaître - dans un silence relatif, parce qu'il s'en trouvait toujours un pour se plaindre de ne pas pouvoir croiser les jambes à cause de son genou, ou de sa cheville. D'autres se grattaient, ou toussotaient.
  Zazen enfin commença.
  - Clac!
Un bruit stoppe le courant de mes pensées. Sur ma natte je sursaute. Une valise? une porte? peut-être!
  - Clac!
Encore! Cette fois je suis bien réveillé. Mais je n'arrive pas à situer ce claquement, encore moins à me l'expliquer.
  - Clac!
"Aïe! mais il m'a fait mal". Près de moi maintenant le moine lève haut un bâton qu'il tient fermement des deux mains.
  - Clac!
Cette fois, c'en est trop. On veut savoir ce qui se passe réellement. Les têtes tournent, à gauche, à droite. Où est-il ce moine qui nous frappe, qui nous tape dessus sans qu'on sache pourquoi. Pierre se relève en maugréant et quitte la salle.
Derrière nous, le jeune moine se tient debout, immobile maintenant, quelque peu décontenancé par nos réactions, incertain sur la conduite à tenir.
Dans la matinée, Maître Deshimaru entend nos questions et nos plaintes.
 - Look! Sensei, dit celui-ci en découvrant son épaule encore rougie.
 - Look! Sensei, dit celui-là, qui avait reçu le bâton sur l'oreille, parce qu'il avait tourné la tête du mauvais côté, au mauvais moment.
Le lendemain, un autre jeune moine nous accompagnera. Il se contente de corriger nos postures par des gestes, il reste silencieux, et sourit.
  Plus tard, à Paris, Maître Deshimaru nous montrera comment recevoir le kyosaku et nous demandera de couvrir nos épaules. Et lui-même décidera de ne donner le kyosaku qu'aux personnes qui le demanderont.    
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Août 1966 - Mondo

     Sur la plage de Héda, les jeunes ont entassé des branches mortes et des souches desséchées. Les flammes maintenant s'élèvent, hautes et claires. L'atmosphère est à la détente. Nous chantons, tour à tour, les uns en français, les autres en japonais.
Dans la nuit redevenue calme, nous sommes restés une dizaine auprès du feu qui se meurt, autour de Maître Deshimaru. Sensei se souvenait de cette soirée quand il a écrit dans "Vrai zen": "Lors des jeux Olympiques, quelques personnes m'ont prié de parler du zen. En particulier par un soir tranquille, au bord de la mer, après un feu de camp, des dames françaises me demandèrent de parler de la mort. C'est une question qu'il est difficile de traiter par des mots, des notions ou des idées générales. Mais un grand moine zen, Dogen, a dit dans son livre, le Shobogenzo: "Des bûches qui brûlent deviennet cendres - elles ne peuvent redevenir bûches. Pour cette raison, vous ne pouvez y voir les cendres qui ne seront qu'après, vous ne pouvez y voir les bûches qui étaient avant".
  Ce n'était plus la première fois que j'entendais parler de Dogen et du Shobogenzo, mais - cette histoire de bûches qui deviennent cendres en brûlant, et de cendres qui ne peuvent redevenir des bûches, me laissa tout d'abord perplexe. En y réfléchissant...... ça, c'est bien vrai, pensais-je. Mais ce soir-là, sur la plage de Héda, accroupi auprès d'un tas de cendres fumantes, ma réflexion en est restée là.
   
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1966 - Bodhisattva

        Sur la plage de Héda, le mois d'août s'achevait. Notre séjour au Japon tirait à sa fin. Nous devions reprendre l'avion pour Paris, avec deux escales touristiques, l'une à Hong Kong et l'autre à Bangkok. Mme Tartière, l'organisatrice de notre voyage, avait invité Maître Deshimaru à Paris. L'affaire était entendue: nous le reverrions bientôt.
Avant notre départ, Maître Deshimaru me remit un rakusu, le premier rakusu à un occidental. Il me donna un nom et un certificat.

                   
"Certificat d'étude de zazen - Zen orthodoxe."
" Je soussigné, Deshimaru, héritier spirituel du grand maître zéniste SAWAKI, et secrétaire général des premiers Jeux Olympiques Spirituels internationaux au Japon (juillet et août 1966) le décerne à Daniel Guétault.
                                                        Tokyo, le 26 août 1966"

 Zen orthodoxe? Vrai zen? Je me suis posé la question: qu'avions nous donc appris de si important au cours de ces deux derniers mois? A nous asseoir, immobiles et silencieux, avec patience. Nous repartions avec les encouragements de Maître Deshimaru à persévérer.
          
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